L’ATLANTIDE ET GIBRALTAR

atlantide gibraltar

Depuis 2000 ans, l’histoire de l’Atlantide, engloutie 9000 ans avant notre ère, a été l’objet des spéculations les plus diverses. L’Atlandide et Gibraltar, un dossier du mythe à la réalité géologique.

Par Jacques Collina-Girard, Géologue

Selon Platon (IV° siècle avant notre ère) ce récit proviendrait des archives des prêtres égyptiens de la ville de Saïs.

Dans le « Timée » Platon insiste pour présenter le récit de l’engloutissement de l’Atlantide comme une histoire vraie.

Le moraliste se sert ensuite de cet évènement pour développer une utopie de cité idéale …

Depuis deux mille ans, en l’absence de données archéologiques ou géologiques, les spéculations innombrables sur le mythe de l’Atlantide ne sont basées que sur le témoignage du philosophe grec. Après avoir débattu pendant des siècles du sérieux de l’information, la majorité des hellénistes traitent maintenant ce témoignage comme une affabulation (Vidal-Naquet, 2000).

Il est vrai qu’aucune des localisations proposées par les partisans d’une Atlantide réelle ne correspond, ni en lieu ni en date, au propos du prêtre égyptien. Trop de divagations ésotériques ont par ailleurs, discrédité la recherche d’un ancrage dans une réalité géologique par ailleurs introuvable (Kukal, 1984).

Au début de notre ère, le philosophe néo-platonicien Proclus énumère les hypothèses envisagées à son époque (Festugières, 1966) : totale utopie philosophique ? fait réel ? fait partiellement réel ?

Faute d’arguments factuels, deux mille ans d’exégèse n’ont rien apporté de plus à l’analyse de Proclus, reprise, à la lettre, par Brisson dans son introduction au Critias (Brisson, 1999). Nous évoquerons ici les deux positions les plus extrêmes avant d’aborder la position intermédiaire que la Géologie pourrait maintenant confirmer.

Trois positions différentes

Position 1 : Tout est imaginaire dans le récit de Platon

Partant d’une tradition, présentée comme authentique, Platon développe la fiction d’une République Idéale, opposée victorieusement à un envahisseur atlantique. Comme un romancier qui, à partir d’un fait divers, construit son propos, le philosophe échafaude une fable moralisatrice. La complexe société atlantidienne du « Critias », utopie transposée dans le passé d’une histoire présentée comme véritable, est de l’aveu même de son auteur, imaginaire (c’est nous qui soulignons) :

“Les citoyens et la cité qu’hier vous nous avez représenté comme une fiction, nous les transposerons maintenant dans l’ordre du réel : nous supposerons qu’il s’agit de la cité que voici : les citoyens que vous aviez imaginés, nous dirons que ce sont ceux-ci, les vrais, nos ancêtres, ceux dont avait parlé le prêtre. Il y aura concordance complète, et nous n’errerons point si nous affirmons qu’ils sont bien ceux qui existèrent en ce temps-là. “

C’est aussi l’avis des érudits, familiers des textes grecs, qui y retrouvent, transposées et idéalisées, les cités états contemporaines de Platon. La tendance actuelle chez ces spécialistes est encore plus radicale puisqu’elle généralise cette opinion a la totalité du récit. On refuse alors tout net, et a priori, l’évocation d’un évènement réel qui serait la source de l’histoire.

Il est vrai que toutes les “ interprétations ” proposées jusqu’ici sont délirantes. On trouvera un inventaire de ces productions litteraires où la science-fiction prétend remplacer la science dans un récent ouvrage sur ces “ atlantides imaginaires ”.

Romanciers de science-fiction et tenants de l’archéologie fantastique ont actuellement contribué à faire des propos du philosophe antique un mythe moderne toujours vivant, dont le grand public, plus familier de Walt Disney que de Platon, a bien souvent complètement oublié les sources !

Position 2 : Tout est réel dans le récit de Platon

En dehors du champ scientifique, mais s’en réclamant, certains vulgarisateurs, peu exigeants en matière de cohérence avec les données archéologiques et géologiques, évoquent un continent peuplé d’une civilisation très avancée, englouti quelque part entre l’Ancien et le Nouveau Monde.

Cette civilisation fantôme serait la source hypothétique mais affirmée, de toutes les grandes civilisations de l’Antiquité depuis l’Egypte jusqu’à la Mesoamérique.

L’homme dériverait ainsi d’ancêtres plus illustres que ceux découverts par l’Archéologie « officielle ». La recherche de Pères originaires prestigieux (voire extraterrestres !) chez des auteurs réfractaires à tout argument rationnel est une constante suffisamment claire et répétitive, pour renvoyer à des mécanismes psychopathologiques répandus.

Position 3 : Le récit de Platon pourrait être partiellement vrai

Exaspérés par les délires de l’Atlantomanie la plupart des hellénistes n’évoquent plus la possibilité d’une tradition fiable.

Au VI siècle après J.C, Proclus n’exclut pourtant pas cette possibilité en interprètant le texte de Platon comme un mélange de réalité historique et d’allégorie. Pour étayer ce point de vue Proclus cite Marcellus et son traité de géographie “ sur les choses éthiopiques ” (c’est-à-dire sur l’Afrique) : cette source confirmerait le témoignage de Platon en évoquant la tradition d’un archipel de sept îles englouties à la sortie des Colonnes d’Hercules.

Certains spécialistes des textes grecs, interviewés par la revue « Science et Vie » ne semblent pas aussi catégoriques que leurs collègues et ne refusent pas, sans arguments, la possibilité qu’il puisse y avoir un noyau de réel dans le mythe.

De fait, faute de faits nouveaux à verser au dossier depuis deux mille ans, partisans et opposants d’une Atlantide réelle ne font qu’affirmer, plus ou moins violemment, des impressions personnelles …

atlantide gibraltar

La découverte d’une île engloutie à l’endroit et à la date indiquée par Platon serait évidemment un argument décisif pour étayer une position contraire aux idées actuellement dominantes.

Avant la deuxième guerre mondiale, on avait recherché cette Atlantide « abîmée dans la mer » en Amérique, aux Açores, aux Canaries, à Madère, en Islande, en Tunisie, en Suède, en Afrique occidentale, au Sahara … Etc.

La tentative la plus récente fut celle de l’archéologue grec Marinatos qui voulait assimiler l’Atlantide à la Crète dont la civilisation aurait été ruinée par l’explosion du Santorin.

Cette hypothèse est abandonnée : ni le lieu, ni la date ne correspondent au texte de Platon. Par ailleurs la corrélation entre la ruine de la civilisation crétoise et l’explosion du Santorin n’est plus aussi certaine !.

Faute de trouver une île engloutie dans l’Atlantique le géologue tchèque Kukal conclut, au terme d’un inventaire sérieux des possibilités, qu’il n’y a rien d’habitable dans l’Atlantique hormis la zone de Madère et des Açores.

Malheureusement, aucune de ces îles n’a été habitée a une époque suffisamment ancienne pour être candidate. La découverte de Madère et des Açores ne semble pas antérieure à l’époque romaine. L’occupation de l’Archipel des Canaries ne remonte pas à plus de 2000 ans avant nous et ces îles volcaniques aux flancs abrupts ne sont pas entourées de plateau continentaux suffisamment larges pour cacher autre chose.

L’histoire géologique du détroit de Gibraltar

Curieusement, on a cherché des témoignages de cette île très loin dans l’Atlantique sans jamais évoquer le débouché immédiat du Detroit de Gibraltar alors que Platon dit explicitement que l’île Atlantide se trouve : “ devant les colonnes d’Hercules ”.

Nos connaissances sur cette région ont bénéficié d’études géologiques récentes dans la perspective d’un projet de construction d’un tunnel entre l’Afrique et l’Europe.

Par ailleurs, de récentes campagnes de prospections actualisent nos connaissances sur l’archéologie préhistorique de cette région clé encore peu connue. Les préhistoriens s’interrogent à nouveau sur les sites préhistoriques immergés des côtes marocaines et ibériques et sur les rapports, encore mal élucidés entre les deux continents au cours du Paléolithique Supérieur.

C’est à la suite de ces campagne, sur une suggestion d’A.Bouzouggar que nous nous sommes intéressés au Detroit de Gibraltar de la fin de la dernière glaciation.

Le paysage actuel du Detroit de Gibraltar est, à l’échelle des temps géologiques, récent : c’est l’héritage direct du réchauffement climatique qui a succédé à la dernière glaciation.

Le niveau de la mer est remonté de 135 m en l’espace de vingt mille ans en submergeant les plateaux continentaux entre 19000 BP et le début de notre ère. L’absence de surrection tectonique de grande amplitude pendant les derniers 20 000 ans a été vérifiée par les géologues espagnols. Il suffit donc, pour reconstituer la géographie du détroit de Gibraltar de l’époque glaciaire, de faire descendre par la pensée la mer de 135 m (Figure 1). Cette profondeur est celle actuellement admise pour le niveau marin du dernier maximum glaciaire.

atlantide gibraltar 2

Au nord-ouest du Cap Spartel, un haut fond (Banco Majuan ou Banc Spartel des cartes marines espagnoles, The Ridge des cartes marines anglaises), orienté NE-SW, formait alors une île (14 km de long sur 5 km de large). Son sommet culmine à –56m (Fig.1, n° 1). Cette île n’était pas isolée et faisait partie d’un archipel. Trois petits îlots constituaient autant de relais vers le continent ibérique (Fig. 1 : n°2, n°3, n° 4).

La passe entre Méditerranée et Atlantique, très rétrécie par rapport à l’actuelle, était considérablement prolongée vers l’Ouest par l’émersion des plateaux continentaux européen et africain. L’île du Cap Spartel faisait face à ce goulet élargi vers l’Ouest en un havre protégé de la houle de l’Océan. Trois îles barraient l’accès au grand large (Fig. 1 n° 5, n° 6 et n° 7).

Au total ce paleo-detroit du dernier maximum glaciaire (Fig. 1) se prolongeait par une mer intérieure baignant un monde insulaire. Ce sas vers l’Océan Atlantique s’étendait sur 77 Km d’Ouest en Est et de 20 à 10 km du Nord au Sud.

On peut raisonnablement supposer que cette île, située à 5 km-8 km des côtes était occupée par les populations paléolithiques dont la présence est abondamment attestée sur les littoraux marocains, espagnols et portugais.

La période d’émersion de l’Archipel du Cap Spartel coïncide avec des remplacements majeurs de populations.

En Afrique du Nord et sur le continent ibérique, Le maximum glaciaire, voit l’élimination des homo sapiens archaïques par les hommes modernes du Paléolithique supérieur. Ces populations se répandent rapidement sur les côtes africaines et européennes entre 18 000 et 9000 avant notre ère avant de subir les contrecoups du réchauffement climatique et de la remontée de la mer sur leurs territoires insulaires et littoraux.

La fin du paléodétroit

Le réchauffement climatique qui met fin à la dernière glaciation s’accompagne d’une fonte accélérée des glaces polaires et d’une remontée saccadée du niveau marin (135 m au total en 10 000 ans).

Les étapes de cette “transgression finiglaciaire” sont bien connues grâces aux forages effectués ces vingt dernières années dans les récifs coralliens tropicaux (Barbades, Tahiti, Nouvelle-Guinée). Ces récifs sont d’excellents marqueurs de la position du niveau marin : la repousse corallienne accompagne la remontée de la mer. Constitués de carbonates ces organismes sont parfaitement datables au carbone 14. Les courbes publiées sont cohérentes (Figure 2) et montrent les mêmes étapes dans la remontée de la mer.

D’après ces données, la submersion serait régulière en dehors d’au moins deux périodes de débâcles glaciaires accélérées où la remontée de la mer atteint 4 m par siècle (2 m dans une vie d’une cinquantaine d’année !). Des données récentes, sur l’estuaire du Rio Guadiana, (Algarve, côtes de la frontière hispano-portugaise) ont permis de confirmer localement ce scénario.

atlantide gibraltar3

Ces courbes permettent de comprendre les étapes de l’engloutissement du Paléodétroit sous la mer qui laisse place au paysage actuel 11 400 ans avant nous.

Au maximum glaciaire (19 000 avant le présent), la mer, à -130/-135 m laisse totalement émergé l’archipel du Cap Spartel (Fig. 1). La remontée de la mer s’amorce ensuite pour atteindre le niveau des – 100 m à 14 000 avant le présent, période où elle s’accélère brutalement (Melt Water Pulse 1A) La mer remonte ensuite plus lentement jusqu’à la côte – 55 m à 11 300 avant le présent date d’une nouvelle accélération (Melt Water Pulse 1B). Cette transgression accélérée submerge définitivement L’île du Cap Spartel (-56m) et l’île Nord de la passe Ouest (Fig. 2-5) seuls témoins résiduels d’un archipel dont les autres îles (entre -80 m et -130 m) ont disparu lors de l’accélération de 14 000 avant le présent (Fig. 2).

On voit donc disparaître un paysage sous la mer, 9300 ans avant notre ère.

À la façon d’un mythe moderne, la science raconte une histoire, mais cette histoire s’appuie sur des faits vérifiables. Chacun jugera de l’analogie du scénario scientifique et du noyau de l’histoire présentée par Platon “ comme véritable ” au début du Timée…

S’agit-il des mêmes évènements ?

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