« Nous sommes à la veille d’une mutation de l’espèce humaine » Joël de Rosnay

 Par Propos recueillis par Philippe Mabille et Dominique Pialot  |  05/10/2016, 14:00 « Au transhumanisme, élitiste et narcissique, qui s'adresse à l'individu, je préfère l'hyperhumanisme, qui parle à la société. »« Au transhumanisme, élitiste et narcissique, qui s’adresse à l’individu, je préfère l’hyperhumanisme, qui parle à la société. » (Crédits : Jean-Daniel Chopin)
Scientifique, prospectiviste, l’auteur qui dans « Le Macroscope » en 1975 déjà avait vu venir les révolutions technologiques actuelles, surfe sur la vie comme sur les vagues.
A bientôt 80 ans, Joël de Rosnay signe « Je cherche à comprendre. Les codes cachés de la nature », un livre de synthèse qui interroge l’homme et les mystères de l’univers. Grâce aux smartphones, à l’intelligence artificielle et aux réseaux sociaux, il prédit l’émergence d’une « intelligence collective augmentée » qui va engendrer un hyperhumanisme, bien préférable selon lui au cauchemar transhumaniste de la Silicon Valley.

LA TRIBUNE – Vous venez de publier votre nouvel ouvrage, « Je cherche à comprendre… – Les codes cachés de la nature »(*), quel en est le message principal?

JOEL DE ROSNAY – Le mot-clé, c’est « codes ». Les codes qui semblent avoir été utilisés pour programmer la nature et lui conférer une telle unité, une telle harmonie, que je décris en évoquant notamment la suite de Fibonacci ou le nombre d’or. Mais aussi les codes qui programment la société, le code social, le Code pénal, le code des impôts, le Code de la route… et même le code PIN. Et encore, les codes sources qui ouvrent la possibilité de créer une intelligence artificielle et du deep-learning.

La perspective du transhumanisme fait planer la menace d’un monde dans lequel l’homme se trouve en concurrence avec lui-même et crée les conditions de sa propre disparition. Mais il existe peut-être des solutions alternatives. Plutôt que l’intelligence artificielle, nous pouvons opter pour une intelligence augmentée collective nourrie de réflexion et de spiritualité. Plutôt que le transhumanisme, viser l’hyperhumanisme.

À qui s’adresse votre livre ?

Je l’ai d’abord écrit pour moi. L’harmonie de la nature que j’y décris a changé ma façon de voir les choses et a conforté mon espoir dans un avenir positif. Mais il s’adresse à la fois au grand public, aux politiques, aux industriels – qui aujourd’hui, sont dans une vision catégorique, séquentielle, analytique, pyramidale… J’essaie de montrer pourquoi il faut briser ces catégories. La structure de l’organisation sociétale, pyramidale et hiérarchique, qui elle-même découle d’une volonté d’exercice solitaire du pouvoir -le « libido dominandi » de Machiavel-, constitue l’un des plus grands freins à l’avènement de cette société que j’appelle de mes vœux.

Qu’est-ce qui vous donne néanmoins espoir ?

La montée de cette génération mondiale, née avec les réseaux sociaux et les nouvelles technologies, me donne le sentiment que l’on peut faire quelque chose ensemble. Ces jeunes, qui sont à la recherche d’un rôle plutôt que d’un job, bouleversent totalement le monde du travail. En France même, on compte 2,8 millions de slashers (qui cumulent plusieurs emplois) ou freelancers (qui sont à leur compte). Mais, curieusement, ni les politiques ni même les écrivains ne le voient. Ils ne font pas confiance à cette génération montante. Être majoritaire ne suffit pas tant que les détenteurs actuels du pouvoir ne leur font pas confiance, ne les laissent pas expérimenter… Emmanuel Macron, par exemple, est d’une génération qui a compris cette montée en puissance des jeunes et qui a confiance en ce qu’ils font.

On voit néanmoins fleurir des initiatives innovantes dans certaines villes ou au sein de certaines entreprises…

C’est vrai. Les villes et les entreprises, du moins certaines d’entre elles, sont très en avance  sur les États. Par exemple, à l’instar de Copenhague, elles sont de plus en plus nombreuses à viser 100% d’énergies renouvelables d’ici à 2030 ou 2040. Malgré l’intermittence de certaines énergies renouvelables, elles y parviendront grâce à des économies d’énergie, de l’efficacité énergétique, des réseaux intelligents et un mix énergétique adapté aux ressources locales. Je ne pense pas qu’il faille continuer d’investir des milliards dans des modes de production d’énergie centralisés comme les EPR qui, en outre, sont de plus en plus coûteux, alors que le prix des énergies renouvelables, au contraire, n’en finit pas de baisser dans le monde entier. Dans le même temps, la France est un des pays les plus avancés d’Europe en matière de smart grids. On voit même, à Québec ou à Brooklyn, des habitants s’échanger l’électricité solaire qu’ils produisent en utilisant laBlockchain.

De façon plus générale, les villes sont l’avenir du monde. Elles concentrent les crises économique, écologique, humaine, la crise de l’emploi, celle du logement… et donc les solutions pour y remédier. Une ville fonctionnant en économie circulaire est un modèle de sauvetage du monde. C’est sur ces principes d’écologie intelligente et d’économie circulaire que j’ai accompagné l’Île Maurice – où je suis né et où j’ai vécu – dans le cadre de « Maurice Île durable » (MID). Si on peut le faire à Maurice, alors on peut le faire partout.

Vous opposez à l’intelligence artificielle une intelligence collective augmentée: comment la bâtir?

J’ai dit que j’ai moins peur de l’intelligence artificielle que de la bêtise naturelle! Mais je crois plus à l’« intelligence collective augmentée » que j’évoquais déjà dans mon livre « Le Macroscope », en 1975! Grâce aux smartphones, à l’intelligence artificielle, à la robotique, auxquels s’ajoute le pouvoir de l’interconnexion des uns avec les autres, nous devenons plus que nous-mêmes. Nous pouvons démultiplier nos capacités. Nous sommes à la veille d’une mutation de l’espèce humaine qui va advenir dans le siècle qui vient.

Aujourd’hui, ce potentiel est occulté par la concurrence, la compétition, la volonté de pouvoir… mais l’empathie, l’altruisme, la reconnaissance de la diversité, le partage, l’art, l’amour… permettraient de faire émerger cette nouvelle espèce humaine.

À l’inverse du transhumanisme – élitiste, égoïste et narcissique, qui s’adresse à l’individu et son rêve d’immortalité, l’hyperhumanisme parle à la société et peut conduire à une collectivité mieux organisée, respectueuse, capable de créer une nouvelle humanité.

Je reconnais qu’il s’agit d’un pari. Plutôt qu’optimiste, je me considère comme positif, constructif et pragmatique. Dans ce livre, j’ai voulu témoigner de ma confiance en notre capacité de construction collective de l’avenir, grâce à l’intelligence augmentée qui nous incite à être encore plus humain qu’aujourd’hui.

Depuis quarante ans, vous avez anticipé toutes les grandes tendances de la société. Vous est-il arrivé d’être surpris ou déçu par rapport à ce que vous aviez pressenti?

C’est vrai qu’en cinquante ans, j’ai vu venir les tendances, avant les autres. Et je ne me suis pas trop trompé. Ce « pattern recognition » apparaissait déjà dans Le Macroscope en 1975. Mais je dois reconnaître que j’avais sous-estimé la rapidité avec laquelle la robotique a modifié nos sociétés. Dans un autre registre, je n’avais pas saisi dans toute son ampleur la montée en puissance de nouvelles valeurs portées par les Millennials, cette génération qui, en dix ou quinze ans, impose une vision totalement nouvelle de la société. En revanche, j’avais nettement surestimé la capacité des politiques à se rénover eux-mêmes et à sortir de cette vieille école pyramidale. Seuls Emmanuel Macron et NKM sont d’une génération qui a compris la montée au pouvoir de la jeunesse et expriment une confiance en eux et en leur dynamisme.

Aujourd’hui, n’êtes-vous pas inquiets de la puissance des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon] et autres NATU [Netflix, Airbnb, Tesla, Uber]?

En effet, le « solutionnisme » de la Silicon Valley, qui veut changer le monde par la technologie, m’inquiète. Les Gafa, ce sont des entreprises-Etats, dont la capitalisation boursière équivaut à la richesse totale de certains pays. Ces véritables monopoles numériques transversaux se heurtent à des États-nations qui ne le sont pas du tout. Ce sont avant tout des plateformes d’intelligence collaborative, bien plus que des sites de e-commerce.

Grâce au big data, ils créent de la valeur ajoutée à partir des informations que nous laissons chez eux et la revendent à d’autres. Cela crée une situation gagnant/gagnant très curieuse.

Mais nous pouvons lutter contre ces conditions monopolistiques en utilisant les mêmes outils, grâce à la co-régulation citoyenne participative, qui permet de passer de la société de l’information à celle de la recommandation. C’est le « citizen feedback » dont je parlais dans Le Macroscope. Cela répond aux attentes de ces jeunes à la recherche d’un rôle plutôt que d’un job, et à celles des entreprises qui aspirent à endosser, elles aussi, un rôle sociétal. Ce changement va se faire par auto-évaluation. Au-delà des votes, des sondages, des référendums, les nouveaux outils permettent une auto-évaluation collective et en temps réel de nos actions collectives. C’est ce qui a été fait concernant le taux de pollution observé lors de la journée sans voiture.

Cela me semble une piste nettement plus prometteuse que de s’opposer à la croissance des Gafa et des Natu par une réglementation d’interdiction, dont l’impuissance actuelle de l’Union européenne montre bien qu’elle ne fonctionne pas.

Votre livre se termine sur une évocation de la spiritualité. N’est-ce pas en contradiction avec votre profil de scientifique?

Je parle en effet de spiritualité et d’émerveillement, deux mots étranges pour un vulgarisateur scientifique. Mais je ne suis pas le premier à être émerveillé par l’unité et l’harmonie de la nature… Einstein, Spinoza, Pythagore ou encore Jacques Monod l’ont été avant moi. Lorsqu’on observe cette perfection, on ne peut que se demander ce qu’il y a derrière. On dirait que tout a été fait pour aboutir à cette harmonie. Pour beaucoup, la réponse à cette question est « Dieu ». Mais je ne suis pas dans une approche religieuse, du rite, du dogme. Néanmoins, comme mes amis Hubert Reeves et Yves Coppens, je m’interroge sur cette forme d’organisation inexpliquée qui pose question. Le scientifique que je suis avoue ne pas connaître la réponse. C’est un « mystère inexplicable, mais présent ». Dans mon livre, je fais référence à la tapisserie de la licorne. La plupart des gens ne voient que le résultat, sublime. Mais les scientifiques ou les philosophes vont voir derrière la tapisserie pour essayer d’interpréter les motifs. Je ressens un sentiment de spiritualité laïque, émergeant de l’unité, qui m’incite à donner du sens à ma vie et à transmettre.

Propos recueillis par Philippe Mabille et Dominique Pialot

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(*) « Je cherche à comprendre… Les codes cachés de la nature », de Joël de Rosnay, Editions Les liens qui libèrent (LLL), 165 pages, 17,50 euros.

Joël de Rosnay, espèce humaine, mutation, transhumanisme, hyperhumanisme, Silicon Valley, révolutions technologiques, prospective, univers, smartphones, intelligence artificielle, réseaux sociaux, intelligence collective augmentée,

 

2 réflexions au sujet de « « Nous sommes à la veille d’une mutation de l’espèce humaine » Joël de Rosnay »

  1. Effectivement, les villes intelligentes sont des projets en cours à l’île Maurice. L’immobilier et les investissements étrangers font partie des deux secteurs qui mèneront ces initiatives vers la réussite dans les prochaines années.

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